Fleuve Sénégal : les eaux du partage
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Fleuve Sénégal : les eaux du partage




Fleuve Sénégal : les eaux du partage

Depuis longtemps déjà le fleuve Sénégal est l’objet de « grands projets », créant le rêve du grand fleuve nourricier... Où en est-on aujourd’hui dans les projets d’aménagements du fleuve ? Quels sont les intérêts des uns et des autres sachant que trois pays sont concernés ?

Le bassin du fleuve Sénégal

Fleuve de l’Afrique Occidentale, long de 1750 km, le fleuve Sénégal est tributaire de l’océan Atlantique. Il prend naissance dans le Fouta-Djalon (massif montagneux de Guinée Conakry) à 750 m d’altitude.
Issu de l’union du Bafing et du Bakoye près de Bafoulabé, au Mali à 1000km de l’océan Atlantique puis grossi du Baoulé, il traverse la partie occidentale du Mali puis marque la frontière entre la Mauritanie (rive droite) et le Sénégal, contournant par une grande boucle le désert du Ferlo.

De Bakel à Richard-Toll (Sénégal) le dénivelé est très faible et le lit majeur du fleuve large de 10 à 25km, est lacéré de nombreux faux bras et marigots. Passé Richard-Toll, le Sénégal entre dans le delta, labyrinthe d’îles et de marécages, paradis des oiseaux, où seules survivent les plantes halophiles (plantes vivant d’en un milieu salé) et gagne l’océan.

Le bassin du fleuve Sénégal a une superficie totale de 340 000 km² environ. Il comprend trois régions principales : le Haut-Bassin, la vallée et le delta. Leurs conditions topographiques, géologiques, hydrographiques et climatologiques diffèrent fortement.
A son embouchure, à St-Louis, le débit annuel moyen est de 640m3 /s soit un volume total de 22 milliards de m3. En réalité le débit du fleuve peut varier de 5000 m3/s par forte crue à 3 m3/s en période de grande sécheresse.
Pour comparaison, la Seine a un débit moyen de 375 m3/s avec un maximum de 2500m3/s et un minimum de 75m3/s. Elle a une longueur de 776 km et son bassin fait 77 767 km².
Le régime naturel du fleuve Sénégal est un régime de type tropical : crue de juillet à octobre, ensuite le débit décroît très fortement pour devenir quasiment nul à l’étiage (niveau moyen le plus bas d’un cours d’eau), vers février-mars. Durant l’étiage on peut parfois traverser le fleuve à gué.

Cette faiblesse des débits empêche la navigation (le fleuve est navigable sur 925km en Hautes eaux en aval de Kayes) et pénalise fortement l’agriculture traditionnelle dans les zones d’inondation ainsi que l’élevage dans les pâturages de décrue et, de plus, favorise la remontée de l’eau salée dans le lit du fleuve à plus d’une centaine de km de l’embouchure. La sécheresse très sévère qu’a connu le Sénégal en 1970-1974, 1976 et 1982-1984 a amplifié ces effets négatifs et les conséquences ont été catastrophiques pour le développement de la région.

Ces sécheresses successives ont accéléré la restructuration du système de production agro-pastorale de nombreux pays sahéliens, et la Mauritanie en particulier, où elles ont favorisé une émigration massive soit vers Nouakchott, soit vers l’étranger. Grâce au fleuve Sénégal, les pays dispose d’un potentiel considérable de ressources hydrauliques mais, faute d’une mise en valeur appropriée, les campagnes se vident et la survie reste souvent subordonnée aux revenus de l’émigration.
L’aménagement du fleuve constitue donc un espoir d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et générer des revenus pour les paysans.

L’OMVS

Dans le souci d’aider au développement de cette région les pays riverains du fleuve se sont alliés pour tirer profit au mieux de cette formidable ressource hydraulique qu’est le fleuve Sénégal.

Historique

Cette coopération ne date pas d’hier. Dès 1934 la mission d’aménagement du fleuve Sénégal, regroupait le Soudan (actuel Mali), le Sénégal et la Mauritanie. Elle a réalisé principalement des études hydrologiques et des travaux d’aménagement hydro-agricoles.
De 1963 à 1968, le comité Inter-Etats pour le Développement du Bassin du Fleuve Sénégal a vu le démarrage des principales études de base qui ont permis d’établir le Programme Intégré de Mise en Valeur des Ressources du Bassin du fleuve Sénégal. Ce comité a été remplacé par l’Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal (OERS) de 1968 à 1972, regroupant les 4 états riverains du fleuve (Guinée Conakry, Mali, Mauritanie et Sénégal). Elle avait pour mission d’harmoniser les plans de développement des Etats-membres.

En 1972, l’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS) regroupant Mali, Mauritanie et Sénégal a pris la relève de ces organismes. Sa mission est de contribuer au développement économique des pays membres par l’exploitation rationnelle des ressources du bassin du fleuve Sénégal.
L’OMVS doit sécuriser et accroître les revenus des habitants du bassin du fleuve Sénégal et des zones avoisinantes en rendant les économies des Etats membres moins vulnérables aux conditions climatiques et aux facteurs extérieurs tout en préservant le milieu naturel.

L’Organisation est constituée par 4 conventions de bases qui définissent les dispositions régissant au plan institutionnel, organisationnel, financier, juridique et technique, la planification, l’étude, la construction, l’exploitation et le renouvellement des infrastructures communes de maîtrise et d’exploitation des eaux du fleuve Sénégal.

Ces dispositions stipulent que le fleuve Sénégal, y compris ses affluents est un « fleuve international » et les ouvrages réalisés par l’OMVS sont eux des « ouvrages communs » et constituent des propriétés communes et indivisibles.
Tout projet susceptible de modifier le système du fleuve doit faire l’objet d’une autorisation préalable. Les coûts d’investissement et charges d’exploitation sont répartis entre les états copropriétaires sur la basse des bénéfices que chacun en retire

Carte du fleuve Sénégal

Carte Fleuve Sénégal

Mission et programme

Après de nombreuses études, l’OMVS a opté pour un programme de développement simultané des trois secteurs principaux d’utilisation de l’eau : L’irrigation, avec un potentiel d’irrigation de 375 000 ha et l’approvisionnement en eau des autres secteurs (eau industrielle, eau alimentaire)
L’énergie, avec une production en moyenne de 800GWh d’énergie hydroélectrique par an. La navigation pérenne entre Saint-Louis et Ambidédi. Cette gestion doit satisfaire les besoins en eau de l’énergie, de l’agriculture irriguée, de la navigation, et de l’approvisionnement en eau des populations, tout en réduisant les effets négatifs de la régulation du fleuve sur l’agriculture de décrue, les pâturages, la pêche, les forêts, les eaux souterraines, les maladies hydriques et les zones humides.

Afin de réaliser ces objectifs de gros aménagements ont été réalisés :
Construction dans le haut bassin d’un barrage régulateur et d’une centrale hydroélectrique (barrage et centre hydroélectrique de Manantali) sur le Bafing, principal affluent du fleuve Sénégal
Construction dans le delta d’un barrage anti-sel sur le fleuve Sénégal (barrage de Diama)
Aménagement du fleuve en voir navigable en permanence de Saint-Louis à Ambidédi, la construction d’un pont fluvio-maritime à St-Louis, d’un pont terminal à Ambidédi, d’escales portuaires le long du fleuve Sénégal, la construction d’une route de Ambidédi à Kayes et d’un pont sur le fleuve Sénégal à Kayes.

Les 3 milliards de francs qu’ont coûté les deux barrages ont été investis par des bailleurs de fond allemands, français et des pays arabes. La dette a été répartie entre les états membres selon les bénéfices qu’ils tirent de ces aménagements, soit : Mali 35.3%, Mauritanie 22.6%, Sénégal 42.1%. En effet, le Mali bénéficie de 11% de l’irrigation, 52% de l’énergie et 82% de la navigation, le Sénégal bénéficie de 42% de l’irrigation, 33% de l’énergie et 6% de la navigation et la Mauritanie respectivement de 31%, 15% et 12%.

Les secteurs de l’électricité et de la navigation seront soumis à la tarification à l’entrée en service de la centrale hydroélectrique de Manantali d’une part, des ouvrages et équipements destinés à la navigation d’autre part. Cependant cette contribution reste faible puisque qu’elle ne couvre que 25 à 30 % des charges totales d’exploitation. La pêche et la crue artificielle sont exclus de la tarification.

La gestion de ces ouvrages nécessite des observations hydrologiques régulières et nombreuses ainsi que la connaissance en temps réel des débits du fleuve et de ses affluents amont. Cette connaissance est rendue possible par un réseau radio très dense et par transmission satellitaire des données. Ces outils de prévision permettent d’établir des scénarios en fonction des diverses demandes.

Manantali

Le barrage de Manantali est situé à environ 1250 km de la mer sur la Bafing (Mali), affluent qui apporte 40 à 60 % des ressources en eau du fleuve Sénégal.
La mise en eau de la retenue de Manantali a commencé en juillet 1987 et s’est poursuivie jusqu’en septembre 1991, date à laquelle le niveau de la retenue a atteint pour la première fois la cote 208,00 m IGN.
La retenue du barrage, à la cote 208,00 au-dessus du niveau de la mer, s’étend sur 450 km2 et atteint une longueur de 80 km. Elle a entraîné l’inondation de 375km²de terres et le déplacement d’une vingtaine de villages vers l’aval.
C’est un barrage de type mixte, de 1500 mètres de longueur en crête, composé d’une partie centrale à contreforts en béton, de 470 m de long, et de deux digues en enrochement respectivement longues de 670 m et 360 m reliant l’ouvrage en béton aux flancs de la vallée. La hauteur du barrage maximum est de 66 m sur fondation.

Sa capacité de 11.5 milliards de m3 a un rôle régulateur. Le barrage permet d’assurer un débit minimum de 200 m3/s de février à juin, nécessaire aux besoins de l’agriculture irriguée de contre-saison et peut éventuellement améliorer la crue naturelle des affluents non régularisés pendant l’hivernage suivant. La crue artificielle ainsi créée est indispensable pour préserver l’environnement dans la vallée et permettre les cultures de décrue, vitales pour les agriculteurs.
Le soutien artificiel d’étiage permet quant à lui de garantir un débit minimal pour l’irrigation, la production hydroélectrique et la navigation.

Les données hydrologiques du bassin versant et des principaux affluents en aval sont recueillies auprès de sept stations pourvues chacune d’une échelle limnimétrique et d’un pluviomètre et contrôlées par des opérateurs communiquant quotidiennement par radio avec l’opérateur du barrage de Manantali.
Il existe depuis 1904 des données sur le fleuve, qui ont permis de réaliser des modèles mathématiques comme des simulations de scénario de demande d’eau.
L’objectif des hydrologues est de définir une crue qui permette d’assurer la recharge des nappes, la culture de décrue sur une zone de 50 000ha, la préservation des écosystèmes tout en minimisant les pertes de production électrique. Cette crue devrait également être compatible avec l’objectif à long terme 255.000 ha aménagés pour l’irrigation, atteignant 375.000 ha en combinaison avec le barrage de Diama.

Cette gestion de la demande d’eau doit prendre en compte des paramètres parfois antagonistes : pêche, navigation, irrigation, santé, pâturage, foret, énergie…

Manantali est en effet un barrage de régulation à but multiple. Il doit à la fois produire de l’électricité, améliorer la navigation et permettre l’irrigation.

La future centrale hydroélectrique comprendra 5 turbines de 40 MW chacune et un débit nominal de 115 m3/s. Elle aura à terme une puissance de 200MW et une production de 8 millions de kWatts/année. 1700 km de lignes haute tension alimenteront en électricité les principales villes des pays membres de l’OMVS, soient : Dakar, Matam, Dagana, Sakal et Tobène (Sénégal), Rosso, Nouakchott, Kaédi et Boghé (Mauritanie) et Bamako et sa région (Mali)
La mise en service du premier groupe de la Centrale de Manantali est prévu en août 2001 et celle du cinquième groupe en mai 2002. Le Mali bénéficiera alors de 52%, Sénégal 33%, Mauritanie 15% de la production.

Conçus pour fonctionner en complémentarité, les barrages de Manantali et de Diama ont dès lors permis de réguler partiellement le débit du fleuve.

Diama

Le barrage de Diama est situé à 800 km en aval de Manantali à proximité du delta à 23 km de l’embouchure du fleuve. Son rôle est d’empêcher le sel de remonter et de servir de retenue d’eau.
Avant la construction du barrage (19865), les eaux marines salées pouvaient pénétrer, en saison sèche, au cœur de la vallée remontant quelquefois jusqu’à 450km de l’embouchure (en comparaison, l’influence de la mer sur la Seine se ressent jusqu’à 22 km en amont de Rouen). Le barrage a été mis en exploitation en novembre 1985 avec le bouchage effectif du lit mineur du fleuve et les travaux de construction ont été achevés en août 1986.
Le barrage anti-sel de Diama est couplé à un endiguement sur les deux rives au niveau du delta. Ces endiguements du fleuve de Diama à Rosso permettent la fermeture de la retenue de Diama et la protection contre les inondations. Les travaux de construction de l’endiguement rive droite et de réhabilitation de l’endiguement rive gauche ont été achevé respectivement en avril 1992 et en décembre 1994.

Les endiguements permettent d’avoir de l’eau toute l’année et de l’eau de qualité permettant le développement d’aménagements hydro-agricoles publics et privés. Ils ont permis la diversification des cultures dans les terres du lit majeur non irrigables auparavant. On y fait notamment de la culture industrielle de canne à sucre.

Impacts négatifs

De tels aménagements ont eu inévitablement un impact sur l’environnement. Cet impact a été pris en compte par le Programme d’Atténuation et de Suivi des Impacts dur l’Environnement (PASIE) mis en œuvre depuis 1997.
Mais le principal impact est un impact sanitaire et n’a pas encore été contrôlé : la bilharziose. 8 000 personnes au moins souffrent de cette maladie, avec des taux avoisinant les 100% dans certains des 180 villages étudiés dans la vallée. La bilharziose est une maladie parasitaire des régions tropicales liée à la présence dans la circulation sanguine de vers. Les œufs sont évacués à l’extérieur par les urines ou les selles et s’ils parviennent dans une étendue d’eau douce, ils donnent des larves qui ne poursuivront leur développement qu’après passage et transformation chez un mollusque spécifique de l’espèce. Elles deviennent alors capables de traverser la peau des baigneurs et le cycle recommence.
L’apparition, en 1988, d’un foyer de bilharziose est consécutive au changement des conditions écologiques des eaux après la construction du barrage de Diama. Ces nouvelles conditions ont favorisé le développement des Biomphalaria, mollusques servant d’hôtes intermédiaires pour le parasite.
La bilharziose intestinale se caractérise par des troubles digestifs non spécifiques (diarrhée, dysenterie). Sa gravité vient du risque de blocage des vaisseaux du foie par les œufs, à l’origine de lésions analogues à une cirrhose. On dispose actuellement de médicaments efficaces en cure courte (un jour), mais ils sont onéreux pour les populations concernées. La lutte contre la maladie consiste à éviter les bains en eau douce contaminée, et à grande échelle, à détruire les mollusques

D’autres problèmes sont apparus à la suite de l’aménagement du fleuve Sénégal, des problèmes d’ordre culturel et humain.

« Personne n’est content de ces aménagements, ils donnent la bilharziose, on devient aveugle à force de repiquer dans l’eau, en plein soleil. La société d’aménagement nous prend les neuf dixièmes de nos récoltes pour payer l’eau, le pompage et les intrants. L’électricité est devenue chère ; l’eau, hier gratuite, est maintenant à payer. Il n’y a plus de poissons dans les bras du fleuve et les animaux ne peuvent plus pâturer »

Les pêcheurs se plaignent en effet que le poisson, bloqué par le barrage, ne remonte plus.

L’eau utilisée pour l’agriculture n’est plus accessible au bétail mais cette même agriculture permet d’augmenter le fourrage…
L’agriculture irriguée se révèle trop onéreuse pour une économie de crise. Pour le sorgho, par exemple, le rendement ne couvrirait même pas le coup de l’eau !

Les populations dont les villages ont été engloutis par les eaux des barrages ont dû être déplacer et doivent partager les terres avec les habitants déjà présents, ce qui induit un manque de place et des terrains plus petits.

En outre les rendements (quatre tonnes/ha de riz, deux fois par an) restent médiocres. Les sols se salinisent. Le désengagement de l’état et la politique de libéralisation, la dévaluation du franc CFA, l’augmentation du prix des intrants, le paiement de l’eau, combinés aux mauvais résultats obtenus, font de l’endettement des paysans un problème crucial.

L’aménagement du bassin du fleuve Sénégal est un projet à très long terme qui ne fait que commencer. Il reste encore la réalisation du programme cible de navigation, l’achèvement des ouvrages annexes aux barrages (endiguements et routes d’accès), l’exploitation optimale du potentiel hydro-agricole et la mise en œuvre du programme d’infrastructures de deuxième génération, à savoir : Félou, Gouina (sur le fleuve Sénégal), Gourbassi sur la Falémé et les autres ouvrages de régularisation et de relèvement de plan d’eau du fleuve Sénégal.

Mais le passage est difficile entre tradition et modernisme. Les années après barrage ont entamé une profonde révolution socioculturelle sur le fleuve…

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