Cambodge, récit de voyage
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Cambodge, récit de voyage




Cambodge, récit de voyage

Nous sommes arrivés à Phnom Penh un mercredi en fin d’après-midi. C’était le 16 novembre. L’air était chaud et moite, plus encore qu’il ne l’était au Vietnam que nous venions de quitter un peu plus tôt dans la journée. Le voyage en bus ne fut pas très long et le passage de frontière facile : une formalité de cinq minutes à peine contre une poignée de dollars américains et une photo d’identité. Après une courte marche nous avons trouvé une chambre très correcte dans un hôtel du centre ville. Nous nous y sommes reposés quelques heures et le soir venu, nous avons dîné dans un petit restaurant tout proche. Le personnel nous a proposé de goûter le fameux Amok, le plat traditionnel du pays. Nos ventres criaient famine et nous étions ravis. Nouveau pays, nouvelle cuisine. Mais le service fut long et désorganisé. Près d’une heure trente d’attente pour nous voir servir la commande d’une autre tablée : un genre de cassolette d’abats et de morceaux de peau de poulet en sauce avec un œuf poché en son centre. J’ai goûté, Michaël moins difficile, a mangé, puis nous avons regagné sans tarder notre chambre d’hôtel.

Le lendemain nous avons visité la ville. J’y ai fait la découverte du triste passé cambodgien avec le musée du S-21, cet ancien lycée transformé par les Khmers rouges en centre de détention et de torture en 1975. Ce jour-là plusieurs classes de lycéens venaient accomplir leur devoir de mémoire. Nous déambulions parmi eux devant les portraits noir et blanc des prisonniers de guerre où figuraient pêle-mêle adultes, enfants et bébés. Sur ces centaines de visages figés, nous pouvions aisément lire l’horreur du moment dont nous avions déjà eu un aperçu en traversant les salles de tortures du bâtiment voisin. A l’entrée du musée il y avait cet homme qui faisait l’aumône. Il était défiguré. Son visage avait été visiblement brûlé. Il lui manquait un œil, une oreille. J’avais du mal à le regarder. Je ne savais pas s’il était une victime directe du régime de Pol Pot ou si ses blessures étaient postérieures. Dans le fond ça n’avait pas d’importance. Il m’inspirait tout autant de la peine et de la gêne. Il incarnait toute la tristesse et la douleur que le Cambodge m’évoque.

Plus tard nous avons tenté de nous changer les idées en visitant le centre de la ville. Nous sommes restés un long moment dans le jardin du wat Phnom. Il y avait quelques badauds, des macaques pelés et un éléphant mal en point dont le propriétaire proposait des balades pour faire le tour du parc. Tout me paraissait si triste. En fin d’après-midi, nous sommes rentrés lentement à pied vers l’hôtel. Nous étions d’accord pour quitter la ville. Rien ne nous retenait à Phnom Penh. Nous n’avions pas besoin d’en voir plus et nous nous passerions volontiers de la visite du haut-lieu du tourisme morbide cambodgien : les charniers situés à l’extérieur de la ville. Le lendemain nous avons pris un bus pour nous rapprocher de Siem Reap. Nous avons passé une nuit dans la ville de Battambang avant de poursuivre la route vers Angkor. Nous avions déjà visité les temples mais c’est toujours un plaisir de retourner sur ce site extraordinaire.

Lorsqu’on visite plusieurs fois des villes à l’autre bout du monde, y retourner c’est un peu comme revenir à la maison. On y a nos habitudes, notre guest-house préférée, on se repère avec aisance, on est bien. Le 19 novembre nous sommes descendus à la Promroth Guesthouse, un établissement du centre ville au personnel charmant. La maison était aussi bien tenue que lors de notre premier passage. Mieux encore, elle bénéficiait de quelques améliorations. Une belle terrasse couverte avait été aménagée devant le bâtiment et constituait un endroit parfait pour prendre le petit déjeuner. Nous réservâmes pour quelques jours. Le patron ne nous reconnut pas. Pourtant ma précédente venue avait de quoi marquer les esprits. Il y a quelques années, j’ai fait une intoxication alimentaire sévère si bien que le personnel nous avait conduits en urgence dans une clinique de la ville. J’y avais passé une nuit sous perfusion, agonisant dans une chambre sordide. J’étais au fond du seau et de mémoire, je ne crois pas avoir été aussi malade dans ma vie. Ajoutée à cela la crainte d’un mauvais diagnostic et d’un soin inadapté, pour sûr je n’étais pas très vaillante cette nuit-là. Le lendemain, j’insistai tout de même pour sortir malgré l’avis peu enthousiaste du médecin. Il faut dire que je ne tenais pas sur mes jambes et Michaël dut me porter dans tous mes déplacements. Nous passâmes ainsi plusieurs jours à la Promroth Guesthouse. Le personnel était aux petits soins avec nous. Les employés se souciaient quotidiennement de mon état et nous proposaient régulièrement de menus services. J’ai conservé un bon souvenir de cet endroit.

L’après-midi du 19, le patron nous indiqua une adresse pour louer des vélos tout terrain. L’opération nous prit peu de temps et nous décidâmes d’enfourcher nos VTT pour nous rendre à la billetterie des temples d’Angkor à quelques kilomètres de là. Il est préférable d’acheter son ticket d’entrée la veille au soir afin d’éviter les files d’attente tôt le matin. Il était presque 17h30 et les gardes nous autorisèrent à accéder au site. C’est une souplesse accordée aux touristes qui achètent leur billet la veille au soir du jour de leur visite. Le ticket n’est pas composté et l’on peut profiter en se dépêchant du coucher de soleil sur la colline du temple Phnom Bakheng. Ce soir-là, nous longeâmes simplement les douves qui entourent Angkor Wat. La température extérieure était redescendue. Il faisait bon et moite. La plupart des cars de touristes avait déserté les lieux. Nous descendîmes de nos vélos et nous assîmes sur le mur qui borde les douves. Je fus surprise par la chaleur de la pierre et imaginai le soleil de plomb qui devait cogner ici en pleine journée. Nous restâmes quelques minutes à contempler l’extérieur du temple majestueux. Le décor était vraiment splendide.

La journée du 20 novembre fut particulièrement agréable. Nous avons fait le petit circuit à vélo en commençant par la partie est. Nous avons enchaîné tranquillement la visite du Ta Prohm, de la terrasse aux éléphants, du Bayon, du Baphuon, d’Angkor Wat pour finir sur la colline du temple Phnom Bakheng parmi les centaines de touristes venus immortaliser le coucher du soleil sur la plaine. Au-delà de ces grands classiques, il ne fut pas rare que nous nous arrêtions spontanément au détour d’un chemin pour visiter des ruines plus méconnues. Le plus souvent nous étions seuls. C’était un peu comme jouer les explorateurs : les vieilles pierres, la moiteur du climat, la jungle épaisse qui reprenait lentement ses droits, le craquètement assourdissant des cigales. Ces moments de solitude et d’aventure contrastaient particulièrement avec la visite des sites les plus prisés. La réputation d’Angkor n’est plus à faire. Des visiteurs par milliers envahissent quotidiennement les lieux. Ce soir-là, nous dûmes jouer des coudes pour gravir les cinq étages du Phnom Bakheng.

Au sommet du temple, la foule se pressait et s’agglutinait sur le versant ouest. Il n’était pas loin de 17 heures 30 et le soleil descendait rapidement vers la ligne d’horizon. Au fur et à mesure que la lumière déclinait, le ciel rougissait et la végétation s’assombrissait. Armés de leurs appareils photo dernier cri, les touristes se bousculaient pour se retrouver en première ligne. La plupart mitraillait le paysage sans même prendre le temps de le contempler avec les yeux. La photo souvenir plus importante que le souvenir en lui-même, l’immortalité avant tout. Ils étaient drôles ces touristes à se réunir autour d’un même intérêt sans véritablement le partager. Il y en avait même qui s’évertuaient à éviter la foule comme s’ils voulaient faire croire qu’ils étaient seuls à jouir de ce panorama superbe. L’aventurier le vrai, ou comment briller plus dans les yeux de ses pairs. Le voyage entre découverte et faire-valoir social.

Nous rentrâmes à la nuit tombée. Le trajet retour fut moins aisé qu’à l’aller. Nos vélos n’étaient pas équipés de lumière et ma lampe frontale n’était plus aussi puissante qu’à ses débuts. Je craignais la circulation mais pédalais avec vigueur pour ne pas perdre la trace de Michaël qui se faufilait avec aisance au milieu des véhicules. Nous sommes arrivés un peu avant 19 heures à la boutique de vélos. Nous restituâmes le matériel avant de rentrer nous rafraîchir à l’hôtel. La douche froide fut bienvenue et chose rare, il ne nous fit pas beaucoup de temps à chacun pour nous jeter à l’eau. Après la toilette de rigueur, nous nous installâmes confortablement en terrasse, une bière bien fraîche à la main. Nous ne parlions pas beaucoup. Nous avions tous les deux la tête pleine des visages du Bayon, des racines de banians gigantesques qui envahissent le Ta Prohm, de la façade imposante de l’enceinte d’Angkor Wat. A côté de nous, deux clients français discutaient avec un petit groupe de voyageuses. Ils faisaient la promotion du site de Bagan au Myanmar et s’étaient visiblement avancés à comparer les remarquables temples d’Angkor avec les temples birmans. Nous devions nous rendre très prochainement dans ce pays. Intéressés par la conversation, nous tendîmes l’oreille tout en continuant de boire tranquillement nos bières.

« -Le problème avec Angkor, c’est le nombre de touristes, c’est l’invasion. Tu peux pas prendre une seule photo du Bayon ou du Ta Prohm sans avoir un péquin dans le champ. Et même si tu fais l’effort de te lever tôt, t’auras toujours un bus de chinois qui débarque, lança le premier.

- C’est assez agaçant en effet, ajouta le second. »

Les filles semblaient captivées par les deux interlocuteurs qui étalaient avec assurance leurs connaissances de baroudeurs. Ils n’étaient pas très âgés, la trentaine ou presque. L’un deux avait une barbe bien fournie, signe qu’elle n’avait pas été taillée de longue date. C’était le plus bavard. Il était grand et semblait en bonne forme physique. Sa tenue était un poil négligée. Des auréoles de transpiration tâchaient sa chemise “the North face”. Il avait tout d’un aventurier mais je ne pouvais m’empêcher de mettre en doute sa crédibilité. L’autre, plus discret que le premier, était beaucoup plus soigné. Il portait de petites lunettes rondes parfaitement adaptées à la forme de son visage et griffonnait sur un carnet Moleskine. Son regard traduisait une intelligence fine. Il se tenait légèrement en retrait de son compère et observait la scène avec détachement. Je le soupçonnai de s’amuser de la parade amoureuse qui se déroulait sous ses yeux, sa discrétion survalorisant son compère, lequel assurément faisait l’unanimité auprès des voyageuses. Laventurier relança la discussion :

« -C’est con parce que ça donne un côté surfait, j’veux dire, j’vais pas à l’autre bout du monde pour me faire emmerder par des files d’attente interminables et des gens qui souvent n’en ont rien à faire tu vois. Après c’est sûr Angkor vaut le déplacement, mais c’est vrai que ça perd de son charme. C’est tellement mieux quand tu profites seul de monuments comme ça, au moins tu prends de bonnes photos. En Birmanie par exemple, y’a pas ce problème. Les touristes qui visitent le pays sont bien moins nombreux et si vous allez à Bagan, vous n’aurez pas tout ça. Il y a quelques bus mais pas autant. Et puis il y a beaucoup plus de temples bien conservés. Ils sont plus petits en général mais le site est énorme. Vous n’aurez que l’embarras du choix.

- C’est vrai que Bagan a encore un côté authentique, ajouta le second. C’est assez plaisant surtout lorsque l’on tente l’aventure à vélo. Ça laisse plus de liberté pour découvrir l’ampleur du site et le plus souvent on a la chance d’en profiter tout seul.

- Ouais il a raison, on est tout seul, t’as trop l’impression d’être un aventurier. Ici t’as pas ça vu le peuple qu’il y a. La Birmanie c’est trop top, en plus les gens sont souriants et super sympas. Bon après c’est vrai que le pays est pas facile, j’veux dire au niveau politique, pauvreté et tout ça… mais ça vaut vraiment le coup. D’ailleurs on peut vous filer des tuyaux si vous comptez vous rendre là-bas…

- Bein pourquoi pas, répondit une fille dans l’auditoire. On a pas vraiment d’itinéraire pour le moment, on voit ça au jour le jour… mais c’est vrai qu’à vous écouter la Birmanie a l’air de valoir le coup.

- Oui et pour le coucher de soleil c’est pas du tout comme ici, reprit l’aventurier. Pas besoin de se battre avec les autres touristes, c’est beaucoup plus sympa et le site s’y prête mieux selon moi. Les temples sont situés dans une grande plaine, il n’y a pas de colline comme ici. Au sommet de certains temples on peut profiter d’un panorama 360°, c’est trop bien ! »

Il était un peu plus de vingt heures, nos verres et nos estomacs étaient vides et nous décidâmes de sortir pour nous restaurer. Sur le trajet je repensai aux propos de ces touristes français. Ce n’était pas la première fois que nous entendions parler en bien de la Birmanie : la gentillesse du peuple birman, des sites d’exception, la beauté d’un pays méconnu entravé par un régime politique autoritaire. Pourtant, j’émettais des réserves sur les opinions de ce pseudo aventurier en quête d’authenticité. Quel mal y’avait-il à visiter des sites touristiques très fréquentés, à faire parti comme les autres d’un phénomène de masse ? Moi la première, il y a quelques années j’insistais avec fierté sur le fait de voyager uniquement par mes propres moyens ; les tours organisés, ce truc réservé aux beaufs, très peu pour moi. Un discours à mi-chemin entre un problème d’ego et un besoin de me positionner sur une sorte d’échelle hiérarchique des touristes. Dis-moi comment tu voyages, je te dirais qui tu es. J’analysais donc avec méfiance cette vision trop lisse, trop parfaite et unanime de la Birmanie et il me tardait d’y mettre les pieds pour me faire ma propre opinion.

Nous avons passé la journée du 21 à nous reposer, à flâner dans les rues de Siem Reap à la recherche de quelques souvenirs et à goûter d’autres spécialités locales. Un petit break bienvenu après les kilomètres de la veille et l’occasion pour moi d’exorciser les mauvais souvenirs de ma précédente visite. La journée du 22 ressembla à celle du 21 à deux détails près. Nous réservâmes des tickets de bus pour Bangkok et nous fûmes les destinataires d’une curieuse missive. En milieu d’après-midi, nous informâmes le patron de l’hôtel de notre départ pour la Thaïlande le 23 au matin. Nous réglâmes la note après quoi celui-ci nous remit une petite enveloppe qui nous était destinée. Constatant notre surprise, il nous indiqua que nos amis, les deux garçons français, avaient déposé tôt ce matin ce courrier à notre attention avant leur départ pour Phnom Penh. Ils auraient même précisé nous en avoir touché un mot, le patron n’ayant plus qu’à nous remettre la dite enveloppe.

Nous n’avions bien sûr pas parlé à ces deux zigues et il semblait évident que le propriétaire commettait une erreur. Une irrépressible curiosité nous commanda cependant de récupérer le pli ; autant s’assurer que le contenu ne nous fût pas réellement destiné. Michaël décacheta le courrier. A l’intérieur, la carte d’un hôtel situé à Nyaung U en Birmanie et un plan annoté du site de Bagan. L’affaire prenait l’allure d’une chasse au trésor. Soudain, je repensai à la conversation sur la terrasse l’autre soir et me souvins que l’aventurier avait proposé à une des voyageuses de lui donner des tuyaux sur la Birmanie. Je me rappelai également qu’elle et son groupe d’amies avaient quitté l’hôtel aujourdhui tard dans la matinée. Assurément Michaël avait la même chose en tête et sans nous dire mot nous décidâmes de conserver cette missive fortuite, impatients de savoir quelles aventures son contenu allait nous réserver.

Le lendemain nous montâmes dans un bus pour Bangkok où nous devions passer quelques jours avant de nous envoler pour la Birmanie.

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